dimanche 1 janvier 2006

Quand les pauvres deviennent plus forts que le FMI

Le phénomène n'est pas récent, mais l'Occident commence à prendre conscience de son ampleur : en 2005, les 200 millions d'immigrés du monde entier ont renvoyé plus de 232 milliards de dollars vers leur pays d'origine. Ces « remesas » ou « remittances » en anglais sont surtout envoyés vers l'Amérique Latine par des immigrés installés aux États-unis ou en Espagne. Cet argent aide progressivement les familles et leur pays à combattre une pauvreté devenue chronique.

Les chiffres résument à eux seuls le phénomène : en 2005, les travailleurs immigrés ont envoyé plus de 232 milliards de dollars vers leur pays d'origine, selon un rapport de la Banque Mondiale. Selon des chiffres officiels, ces envois partent surtout des États-unis, de l'Arabie saoudite, de la Suisse, de l'Allemagne et de la France. Et ils se dirigent principalement vers l'Inde, la Chine et le Mexique. Pour de nombreux pays, ces arrivés d'argent représentent plus de 10% du PIB (produit intérieur brut) comme en Haïti (21,5%), au Salvador et au Nicaragua. Et, selon ce même rapport, en 2005, les migrants ont envoyé plus de 167 milliards de dollars à leurs familles vivant dans les pays en voie de développement. Ce qui représente le double de l'aide internationale accordée à ces pays. Et encore, ce chiffre ne prend pas en compte les sommes envoyées via des circuits informels, estimées à 16 milliards d'euros.

Argent

Selon Dilip Ratha, co-auteur du rapport, « les envois ont entraîné une diminution des niveaux de pauvreté dans les pays à faible revenu : ils ont réduit la pauvreté d’environ 11% au Lesotho, en Ouganda et de 5% au Ghana ». Une étude de la Commission Économique pour l'Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) comptabilise 2,5 millions de personnes passées au-dessus du seuil de pauvreté dans cette région grâce aux remesas. La plupart du temps, les sommes reçues par les familles leur permettent d'améliorer le quotidien en dépensant plus pour leur alimentation, leur santé et pour l'achat de biens domestiques. Mais cet argent sert aussi à payer la scolarisation des enfants. Il est aussi mis en commun pour financer la création d'entreprises, d'hôpitaux, d'écoles ou de mosquées.

Pourtant, les envois d'argent sont souvent problématiques pour les émigrés : coûteux, ils sont aussi risqués pour des personnes en situation irrégulière dans leur pays d'accueil. Selon un rapport de la Banque Interaméricaine de Développement (BID), la grande majorité des envois se fait par le biais de compagnies financières internationales, qui prélèvent au passage des frais atteignant parfois 20% de la somme totale envoyée. Certains préfèrent confier leur argent à des amis ou de la famille qui rentre au pays, mais tous n'ont pas cette possibilité.

C'est pourquoi, depuis quelques années, les organismes internationaux prennent conscience de la nécessité de faciliter ces transferts vitaux pour de nombreux pays. Le FMI (fonds monétaire international) a notamment encouragé les pays concernés à favoriser ces envois en facilitant par exemple l'accès des migrants aux services bancaires. A l'initiative des États-unis, le G8 s'est engagé en 2004 à réduire de moitié les coûts d'envoi des remesas dans les pays d'origine des immigrés. Dans leur rapport, les pays membre du G8 reconnaissaient que cet argent constitue « un facteur-clé de la croissance et de la réduction de la pauvreté ». Sans oublier, comme le clame ironiquement la Western Union, une des principales sociétés à offrir des transferts internationaux, que ces immigrés envoient « bien plus que de l'argent ». La Banque Européenne d'Investissement propose quant à elle que les immigrés présents dans l'Union Européenne puissent accéder facilement à un compte bancaire, ce qui faciliterait leurs transactions.

Le Mexique va plus loin, puisque, grâce à un système appelé « 3 ×1 », pour chaque dollar envoyé par un émigré mexicain à son pays, la commune, l'État et la Fédération donnent-elles aussi chacune un dollar. Ce dispositif, en vigueur dans 23 des 31 États du pays, s'applique à condition que l'argent envoyé serve à améliorer la vie de la communauté. Ainsi, dans la ville de Mexico, une partie des travaux publics sont financés par l'argent des émigrés auquel s'ajoute l'argent de l'État. Le Mexique est d'ailleurs devenu emblématique du poids des remesas pour les pays du Sud. En 2005, le pays a reçu 20 milliards de dollars de Mexicains installés à l'étranger, principalement aux États-unis. Autant dire que l'économie mexicaine pourrait difficilement se passer de ces fonds, qui représentent plus de 2,5% du PIB, et ont dépassé les recettes liées aux exportations de pétrole.

De plus en plus d'experts et de journalistes voient dans l'explosion des remesas une réponse des plus pauvres à l'incapacité de leurs pays de leur offrir un emploi attractif. Ces transferts sont devenus le symbole des richesses que les habitants du Sud sont obligés d'aller chercher au Nord pour contribuer au développement de leur pays. Une étude réalisée par un économiste mexicain a pourtant révélé que les immigrés mexicains auraient plus apporté à l'économie de leur pays s'ils avaient pu trouver du travail chez eux. Les organismes internationaux sont aussi pointés du doigt, puisque, comme le souligne des journalistes mexicains, de pauvres immigrés font beaucoup plus pour leur pays que tout l'argent du FMI et de la Banque Mondiale.

Pourtant, le fossé entre les sommes reçues par les pays pauvres et celles qui réinvesties dans leurs économies déçoit beaucoup d'experts. Selon un rapport de la Banque Européenne d'Investissement, moins de 10% des fonds qui arrivent en Afrique du Nord et au Proche-Orient sont consacrés à des investissements productifs.

L'argent reçu entraînerait donc une dépendance progressive des familles restées au « pays », qui renoncent souvent à travailler ou à chercher un emploi. Toutes ces sommes qui arrivent régulièrement encourage aussi beaucoup de jeunes à quitter leur pays pour tenter eux aussi leur chance à l'étranger. Certains villages du Mexique ont perdu la moitié de leurs habitants (souvent les plus jeunes et les plus éduqués), partis travailler aux États-unis, ce qui compromet leur développement.

Article original écrit et publié par Cécile DESAUNAY