mardi 6 juin 2006

La photo engagée à la BNF

La Bibliothèque Nationale de France ouvre ses portes à un genre photographique que l’on dit voué à disparaître : le photojournalisme. Comme pour contredire cette prophétie funèbre, dix-sept photographes exposent plus d’une centaine de clichés autour de trois grands thèmes : la guerre, la violence faite aux femmes et aux plus démunis et les catastrophes écologiques.

Cette exposition succède à celles consacrées précédemment aux grandes figures du photojournalisme telles James Natchwey, Robert Capa ou Sebastião Salgado. Et c’est Raymond Depardon qui ouvre la marche en évoquant le Chili de Salvador Allende. Aucun des grands maux et les conflits majeurs de ces dernières décennies ne nous est épargné : les guerres d’Irak, le génocide rwandais, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ou encore - pour faire écho à notre triste actualité politique - à la tragédie des immigrés clandestins de plus en plus nombreux à travers la planète. Devant des images parfois insoutenables, le photographe Laurent Van der Stockt - qui a suivi le quotidien des militaires et des civils en Irak - nous livre ses impressions : « …on sait bien que les émotions qu’elles [les photos] provoquent, comme la compassion ou la colère, qui tombe comme un voile rouge sur les yeux, nous empêche de bien voir. Devant le môme au bras arraché ou la jeune fille maigre qui grelotte, nous sommes diminués, en tout, et aussi dans notre capacité à comprendre, juste à l’instant où, de toute urgence, il faudrait être lucide ».



Christophe Calais, lui aussi, connaît cette « expérience de l’aveuglement ». Se rendant au Rwanda, il raconte que la première fois qu’il est arrivé sur le site d’ossements de Murambi, il n’a pas pu photographier alors même qu’il venait régulièrement dans ce pays en conflit. Ses photos sont au-delà des mots, ce sont les images d’un royaume des morts. Elles n’appellent aucun commentaire. Après cette « plongée en apnée », comme il la nomme pudiquement, la nécessité s’est fait sentir de « donner la parole aux rescapés », d‘où cette galerie de portraits de survivants.

La photo peut contenir un enjeu politique au sens large, c’est ce à quoi croit fermement Lizzie Sadin qui travaille sur la violence conjugale. Elle photographie des femmes meurtries pour que d’autres se réapproprient leur parole, et par conséquent leur vie. Le collectif Argos évoque, lui, la fragilisation des écosystèmes et le nombre croissant de « migrants climatiques », et parle de son travail comme d’un engagement éthique et poétique.

Dans ce flot d’images continuel qui caractérise notre société qui tend à confondre information et spectacle, arrêtons-nous un moment devant cette exposition et prenons le temps de regarder et de réfléchir à l’état du monde. Pour parer au sentiment d’impuissance qui en découle, la photographe Jane Evelyn Atwood défend l’idée que même si « parfois on a l’impression que des photos ne servent à rien, il faut les faire quand même » (Jane Evelyn Atwood). Parce que dans un monde où règnent les inégalités et les violences de tous ordres qui nient l‘individu, être un témoin engagé, c’est entrer en résistance, c’est refuser cette négation, c’est réaffirmer la place de l’humain.

BNF
Site François Mitterrand
75013 PARIS
Entrée gratuite
Jusqu’au 12 juin