mardi 26 janvier 2010

Lignes de Faille

Un livre de Nancy Huston
Actes Sud, août 2006, 496 pages
A partir de 9,02 € sur Amazon.fr


Lignes de faille a obtenu le prix Femina en 2006. Nancy Huston, d’origine canadienne, vit à Paris et a déjà publié de nombreux romans et essais chez Actes Sud et chez Leméac dont Instruments des ténèbres (1996, prix Goncourt des lycéens et prix du Livre Inter).

Lignes de Faille

Quatre enfants, quatre destins, quatre lieux et quatre époques dans ce roman à rebours. Entre eux, une « ligne de faille » qui commence en 2004 en Californie (avec Sol), se poursuit en Israël en 1982 (avec Randall) puis au Canada en 1962 (avec Sadie) pour remonter enfin en Bavière, soixante ans auparavant, dans une famille nazie (avec Kristina). L’auteure a voulu que chaque récit soit raconté par un enfant (1), à l’âge de six ans, chacun étant le parent du précédent. Ces enfants traduisent, avec naïveté, sensibilité et parfois lucidité, tout l’amour, les violences et les mystères du monde adulte. Dynamique et délaissant la ponctuation, chaque partie fonctionne de la même manière : avec en toile de fond une guerre ou un drame personnel, elle dévoile une partie du secret familial et décrit les nouvelles cassures qui forgeront les adultes de demain (2).

Quatre générations sont donc traversées par un lourd secret et reliées physiquement entre elles par un sceau héréditaire, un grain de beauté vécu tantôt comme un porte-bonheur (Kristina, Randall), tantôt comme une malédiction ou une tare (Sadie, Sol). L’écrivain remonte le temps, déroule un fil invisible mais perceptible à travers les non-dits des parents et révèle la terrible vérité à la fin de son livre : la petite Kristina est passée par les Lebensborn ou « fontaines de vie » des nazis, ces centres méconnus de la Seconde Guerre mondiale où transitaient les enfants ukrainiens, polonais ou baltes avant de rejoindre des familles d’accueil pour suppléer aux pertes allemandes entre 1940 et 1945 (3).

En refermant le roman de Nancy Huston, on ne peut s’empêcher de penser à deux personnages en particulier (Kristina et Sol) et aux interrogations qu’ils soulèvent sur les glaises de l’enfance (les univers familiaux, culturels et politiques) et sur la place fondatrice de cette dernière, notamment ses blessures, dans le cheminement des adultes (on pense ici à Sadie et Randall, sans doute les personnages les plus fragiles du roman).

Si Kristina a vécu des expériences traumatisantes, arrachée plusieurs fois à ses « familles » biologique (ukrainienne) et adoptive (allemande), subissant les effets de la guerre avec ses pénuries (le rire n’est pourtant jamais absent durant ces difficiles moments comme en témoigne le jeu de poursuite touchant entre Kristina et sa mère allemande au sujet d’un os et de son petit bout de gras) et ses drames (la perte de son « frère » Lothar), elle parvient toutefois, en soixante-huitarde précoce, à vivre une vie adulte passionnante au Canada et à New-York en devenant une chanteuse célèbre (sous le nom d’Erra) et en refusant de céder le moindre pouce de sa liberté aux normes sociales trop contraignantes des années d’après-guerre.

« Je m’empiffre de Google et deviens le président Bush et Dieu en même temps »

A l’inverse, si Sol, enfant surdoué et gâté, a la chance de grandir dans des conditions privilégiées et protégées, en Californie, entre l’amour infini de sa mère et son ordinateur-confident, sorte de « nouvelle poupée » du XXIe siècle, on ne peut qu’être effrayé, malgré la dérision de l’auteure, par ses pensées névrotiques et perverses non parce qu’il se prend pour le fils de Google et de Dieu (tous les enfants se pensent à l’âge de six ans invincibles et immortels) mais en découvrant sa délectation pour les cadavres irakiens et les scènes pornographiques sur internet. Un nouvel Hitler en puissance sommeille en Sol, l’arrière-petit-fils de Kristina. Entre une « chanteuse géniale » et peut-être un futur « génie du Mal », il n’y a que deux générations qui les séparent.

Plaidoyer contre les guerres qui façonnent le destin de chaque enfant, interrogation sur la responsabilité des adultes et de leurs silences, le dernier roman de Nancy Huston, malicieux et sans complaisance, repose de façon originale mais brillante les rapports entre l’amour, la haine et l’oubli.

(1) Dans Prodige (Actes Sud-Leméac, 1999) et Dolce Agonia (2001), Nancy Huston avait également adopté un procédé de narration polyphonique.
(2) Sur le thème de la responsabilité des adultes, voir un autre roman de Nancy Huston, La Virevolte paru aux éditions Actes Sud-Leméac en 1994.
(3) Pour plus d’informations, voir le livre de Gitta Sereny, The German Trauma : Experiences and Reflections 1938-2001, Penguin, Londres, 2001. Sur l’ordre de Heinrich Himmler, plus de deux cent mille enfants des pays de l’Est furent volés dans le cadre de ce programme de « germanisation ».


Mourad Haddak