mercredi 15 février 2012

La droite : hier et aujourd'hui

De Michel Winock
Perrin, "Tempus"
Janvier 2012
288 pages

Professeur émérite des Universités à Sciences-po, Michel Winock est un historien spécialiste de la vie politique et intellectuelle en France. Il a participé à la fondation de la revue L’Histoire en 1978 pour rendre accessible les travaux scientifiques auprès du grand public. Il a codirigé avec Jacques Julliard le Dictionnaire des intellectuels français (Le Seuil, 1992), publié le Siècle des intellectuels (Le Seuil, 1997, prix Médicis), La gauche en France (Perrin, 2006) et est l’auteur de plusieurs biographies remarquées comme celle sur Madame de Staël (Fayard, 2010, prix Goncourt de la biographie).

« La droite n’est pas une essence mais un positionnement évolutif »
Depuis la Révolution française, un système binaire structure la vie politique française. Le 11 septembre 1789, les députés de l’Assemblée constituante, lors du vote sur le droit de veto accordé à Louis XVI, se sont réunis à gauche du président de séance pour s’opposer au renforcement du pouvoir royal et à sa droite pour en soutenir le principe. Cependant, la gauche et la droite n’ont pas une « essence invariable ». Elles se définissent d’abord l’une par rapport à l’autre. La droite est sensible à l’ordre, elle est plus conservatrice, attentive à la tradition, au passé et rétive aux changements brusques. Elle est également attachée à l’idée de liberté. La gauche est mouvement ou progressiste, favorable à l’intervention de l’État et au principe d’égalité. Mais l’essai d’une définition est malaisée tant les deux familles de pensée ne forment pas un bloc monolithique. Elles sont en effet plurielles, évolutives dans le temps et souvent conflictuelles dans leurs composantes.



Trois droites historiques : « légitimiste, orléaniste et bonapartiste ».
L’ouvrage de Michel Winock reprend, tout en la complétant, l’excellente thèse de René Rémond (1), parue en 1954, qui renouvelait l’historiographie politique alors que l’histoire économique et sociale dominait largement la recherche sous l’égide de l’école des Annales. Cette thèse rééditée et augmentée en 1982, éloignée d’un récit purement événementiel et nourrie d’une analyse pluridisciplinaire, distinguait trois droites : légitimiste, orléaniste et bonapartiste.

La première, monarchiste et contre-révolutionnaire, est fidèle à l’ancien régime et à l’alliance entre l’Autel et le Trône. Elle a eu son heure de gloire sous Charles X (1824-1830).

Opposée aux partisans des Bourbons, la droite orléaniste doit son appellation à l’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe, issu de la dynastie d’Orléans, en 1830. Notables monarchistes ouverts aux nouvelles perspectives induites par les débuts de l’industrialisation, les orléanistes sont libéraux sur le plan économique et plutôt conservateurs au niveau social. Ils acceptent le drapeau tricolore, le parlementarisme et en partie l’héritage de 1789 qui a mis fin aux privilèges.

Appuyée sur les petits et moyens propriétaires terriens, la droite bonapartiste née sous le Premier Empire et achevée sous le Second réclame un État fort, défend sa légitimité auprès du peuple par les plébiscites, est hostile à l’influence du Parlement et ne remet pas fondamentalement en question les acquis de la révolution. Influencé par le socialisme saint-simonien, ce courant de pensée a su allier à la fois l’ordre et la promotion du progrès social, du moins au début du pouvoir de Napoléon III.

Après l’échec de la restauration monarchique en 1873, la droite légitimiste disparaît progressivement en tant que force politique majeure même si le discours contre-révolutionnaire et antiparlementaire subsiste avec l’Action française dirigée par Charles Maurras au début du XXe siècle, avec le régime de Vichy ou le Front national de Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et le journal Minute. Il n’est pas inintéressant de souligner les tentatives de Marine Le Pen de gommer, non sans résistance, les principales traces de ce discours antirépublicain pour mieux agglomérer à son parti les déçus de l’Union pour un Mouvement populaire (UMP).

La droite orléaniste a mieux résisté que les légitimistes en participant à la IIIe République qu’elle a en partie fondé en 1875 et a su attirer par son programme modéré les hommes de gauche inquiets par la montée du courant socialiste puis communiste. « Elle est partie constituante du Bloc national élu en 1919 et fournit désormais les hommes des gouvernements de droite face à la gauche, Raymond Poincaré, André Tardieu, Paul Reynaud. Plus tard, l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République en 1974 redonne force à cette droite modérée […], à la fois libérale et conservatrice », associant le « libéralisme avancé » comme l’abaissement du droit de vote à 18 ans, la loi instituant l’interruption volontaire de grossesse, l’économie de marché au sein de l’espace européen élargi avec « le souci de la défense sociale et l’attachement à l’ordre ».

Quant au courant bonapartiste vite détaché de la filiation dynastique, son principe d’autorité a continué d’irriguer la droite, notamment sous de Gaulle qui avait l’obsession d’un gouvernement fort face au parlement, assis sur une souveraineté populaire consultée par le biais du référendum et du suffrage universel direct institué en 1962.

La renaissance de la droite radicale
À ces trois droites traditionnelles, dont le modèle d’origine s’est dégradé mais qui possède une capacité de plasticité en adoptant les comportements, les attitudes (2) aux nouvelles conjonctures politiques, il convient d’ajouter selon Michel Winock, depuis l’Affaire Dreyfus qui l’a révélée, la « droite radicale » ou « national-populiste » qui a profité de l’ère des foules et des crises de l’entre-deux-guerres pour étendre son programme anti-démocratique, nationaliste, xénophobe et antisémite. Cette quatrième droite avait été tardivement reconnue par René Rémond car il lui semblait qu’elle avait disparu, au moment de la rédaction de sa thèse, après la découverte des atrocités nazies. Elle avait subi en effet dans l’opinion un « grand mouvement de réprobation » (René Rémond, La Droite aujourd’hui, 2005). Elle a été en grande partie récupérée par le Front national, malgré ses divisions, dans les années 1980. Aujourd’hui « populisme protestataire et identitaire », l’extrême-droite en France et plus largement en Europe ne cesse de prospérer ou du moins de rester dans la longue durée une force stable dans un environnement marqué par les difficultés économiques, le sentiment de déclin à l’ère de la mondialisation, les débats vifs sur « l’acculturation » de populations issues d’autres continents et ayant des cultures jugées par certains incompatibles avec celles du Vieux-continent. Les questions sur la place de « l’islam de France », bien plus que l’immigration, sont en particulier devenues des sujets récurrents des controverses politiques, surtout après le 11 septembre 2001. C’est dans ce contexte général, voire anxiogène, qu’il faut analyser l’émergence de la Droite populaire, un courant de l’UMP qui sert de point de jonction, sur les valeurs, entre la droite républicaine et la droite radicale. Pour compléter la réflexion de Michel Winock, on remarquera en parallèle le mouvement de nombreux intellectuels ou experts français qui accompagnent cette recomposition de la droite vers sa frange radicale, populiste et identitaire. Cette situation aurait été, à cette échelle, impensable jusque dans les années 1980. Le temps de la réprobation est révolu.

La fin de la Guerre froide a affaibli les profonds antagonismes entre la gauche et la droite dites traditionnelles. C’est le contenu des réformes davantage que l’idéologie qui sépare depuis les années 1990 les partis au pouvoir, plus pragmatiques face aux contraintes liées à la globalisation et aux obligations imposées par la Construction européenne. Dans un espace de consumérisme politique, « il n’est pas sûr qu’on sache reconnaître telle ou telle mesure comme plutôt de gauche ou plutôt de droite. De cette situation, il est résulté une idée courante selon laquelle l’opposition gauche/droite n’a plus de raison d’être. Cette opinion semble confirmée par les variations d’un électorat qui passe d’un vote à droite à un vote à gauche et réciproquement sans état d’âme ».

« Des trois droites de René Rémond, Sarkozy a su prendre tous les défauts »
(Alain-Gérard Slama)

Pour l’historien, le président actuel n’appartient à aucune des trois droites historiques ou alors, reprenant une formule d’Alain-Gérard Slama sur France Culture, « des trois droites de René Rémond, Sarkozy a su prendre tous les défauts ». Sur la laïcité, il aurait été imprudent en montrant moins de rigueur que ses prédécesseurs : son voyage à Rome n’aurait pas déplu aux légitimistes quand il affirmait en décembre 2007 que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Aux Orléanistes, il aurait emprunté l’idée du « gouvernement des riches » illustrée par le dîner au Fouquet’s à Paris pour fêter sa victoire en 2007 et le bouclier fiscal. Aux Bonapartistes, il aurait pris l’autoritarisme matérialisé par « l’hyperprésidence » très tôt appliquée dans ses relations avec son Premier ministre ou le Parlement. En plus de ces droites matricielles, il n’hésite pas à puiser des propositions auprès de la droite nationaliste et populiste pour attirer l’électorat du Front national comme en 2007 (le ministère de l’Immigration était aussi celui de « l’Identité nationale »). Pour compliquer davantage cette définition du sarkozysme qui ne saurait être résumé par le concept vague de « rupture », il serait nécessaire de rappeler le « balancement perpétuel » (Marcel Gauchet) du candidat permanent, entre l’ouverture à gauche et aux « minorités visibles » (Bernard Kouchner d’un côté, Rama Yade de l’autre) et la fermeture à droite (Claude Guéant), entre des réformes, tous azimuts et improvisées selon l’historien, tantôt libérales et tantôt sociales.

À quelques semaines de l’élection présidentielle, on ne saurait que conseiller la lecture du dernier livre passionnant et stimulant de Michel Winock accompagné d’une chronologie commentée et de pages « zoom » (événements, biographies, débats…) pédagogiques à la fin de chaque chapitre. S’il parvient toujours à brosser de façon claire et rigoureuse un sujet historique souvent complexe, on peut regretter, dans ce format court imposé par l’éditeur, la (trop) rapide évocation de certains débats comme la controverse sur « l’allergie française au fascisme » (3) et l’absence d’une bibliographie récapitulative en fin de volume.

(1) René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours, Aubier-Montaigne, 1954, réédité au pluriel sous le titre Les droites en France, Aubier-Flammarion, 1982.
(2) Au croisement du renouveau de l’histoire politique et de l’intérêt croissant porté à l’histoire culturelle, il est nécessaire de citer les trois volumes incontournables dirigés par Jean-François Sirinelli, Histoire des droites en France, chez Gallimard en 1992.
(3) Pour Zeev Sternhell, dans La droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme (Le Seuil, 1978), c’est en France, plus mature sur le plan des idées politiques, qu’il faut rechercher les racines du fascisme européen. Thèse provocatrice ou excessive pour beaucoup d’historiens français, Serge Berstein l’a ainsi réfutée en 1984 dans un célèbre article intitulé « la France des années trente allergique au fascisme. À propos d’un livre de Zeev Sternhell » dans la revue Vingtième Siècle. Revue d’Histoire (n°2) en insistant sur le caractère marginal du fascisme en France (à l’instar de Pierre Milza,Fascisme français Passé et Présent, Flammarion, 1987) tout en affirmant l’existence d’une tradition d’extrême-droite depuis le général Boulanger jusqu’au Front national. À l’inverse, Michel Dobry, dans le mythe de l’allergie française au fascisme (Albin Michel) en 2003 a soutenu fortement la thèse de Zeev Sternhell.

Mourad Haddak