mardi 14 février 2012

Le monde post-américain

De Fareed Zakaria
Traduit de l’américain par Johan-Frédérik Hel Guedj
Préface de Hubert Védrine
Éditions Perrin, collection «Tempus », avril 2011, 384 pages (Éditions Saint-Simon, 2008).
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Fareed Zakaria, d’origine indienne et de culture musulmane, est un célèbre journaliste américain, reconnu pour ses analyses sur les relations internationales. En plus d’être l’un des présentateurs-vedettes de la chaine d’information en continu CNN, il dirige le Newsweek International et écrit pour le New York Times, le Wall Street Journal et le New Yorker.


« L’ascension des autres » (« rise of the rest »)
Paru outre-Atlantique en 2008, l’essai, à l’époque, avait fait grand bruit car on avait photographié, au cours de la campagne électorale pour la présidence, le candidat Barack Obama qui le tenait dans une main. Au chevet de l’homme politique phare du moment, on comprend aisément qu’il devint vite un best-seller ! L’auteur n’espérait sans doute pas les services d’un tel attaché de presse !

Fareed Zakaria défend l’hypothèse que le XXIe siècle ne sera pas antiaméricain mais plutôt « post-américain ». Le préfixe a son importance, son choix permettant en effet de sortir des oppositions binaires, souvent simplistes, énoncées par exemple après les attentats du 11 septembre 2001 entre « l’Islam » et l’Occident. Les grands États émergents que sont aujourd’hui le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (groupe de pays qui forment le fameux « BRICS », un acronyme anglais malcommode puisqu’il faudrait ajouter le Mexique voire la Turquie) ne développeront pas, d’après le journaliste, une politique hostile aux États-Unis. Ces derniers devraient accepter de jouer, dans une multipolarité obligée, un rôle de pivot sur l’échiquier international. Face au « challenger » (la Chine) et à « l’allié » (l’Inde), entièrement mobilisés dans la réduction, à l’intérieur de leurs frontières, des inégalités sociales et économiques, les États-Unis parviendront, pour Fareed Zakaria, à garder leur leadership à condition de préférer le multilatéralisme à la politique du « coup de menton » chère aux néoconservateurs et à l’ancien président américain George Walker Bush.

Pour démontrer la pertinence de sa thèse, l’auteur s’attache d’abord, dans les trois premières parties, à expliquer les équilibres ou déséquilibres actuels avec l’émergence de nouveaux acteurs étatiques et d’organisations non étatiques dans le contexte de la mondialisation. Plusieurs siècles sont auparavant balayés, à raison, pour comprendre, dès l’Humanisme et la Renaissance, l’exceptionnelle réussite de l’Europe jusqu’au début du XIXe siècle puis la domination de la superpuissance américaine au siècle suivant, sans rival dans les années 1990 et 2000.Dans cette longue trame historique, le relatif décrochage que connaît l’Occident aujourd’hui est bien explicité, rapporté d’abord aux logiques démographiques en cours (la Chine et l’Inde forment près d’un quart de la population du globe) et ensuite à la croissance économique plus dynamique des nouveaux pôles de la planète, partis de plus loin, de plus bas, pour rejoindre « l’américanisation du monde ».

Bismark plutôt que l’Angleterre
Dans les deux derniers chapitres, Fareed Zakaria propose des pistes lucides aux États-Unis, loin des promesses irréalistes et agressives des néoconservateurs, pour s’adapter efficacement aux changements à venir. Le pays devra s’habituer à ne plus agir seul et comprendre son intérêt à consulter les autres nations et à former des coalitions légitimes, au prix d’un renoncement important : l’abandon de l’arrogance de « l’hyperpuissance » (l’expression est de Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères sous le gouvernement Jospin). Le journaliste encourage l’adoption d’un « smart power » (pouvoir astucieux, de l’intelligence), empruntée au professeur Joseph Nye de l’université Harvard qui combinerait puissance militaire et puissance d’attraction. En devenant une sorte de « hub » bismarckien, à l’image de ce que fut l’Allemagne à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire un noyau pivot du système international, à l’opposé de la fière puissance britannique qui s’était épuisée inutilement dans la Seconde Guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, les États-Unis réaliseront « la plus grande influence qui soit auprès de toutes les parties en présence, et [maximiseront] leur aptitude à modeler un monde pacifique et stable. »

En dépit de certaines approximations et faiblesses regrettables (sur la France en particulier qui aurait mis près de deux cent ans à surmonter… les conséquences politiques de 1789 et sur l’Europe en général quasi absente de son exposé), c’est dans l’ensemble un essai utile qui aborde les bouleversements géopolitiques en cours et qui élabore les possibilités offertes à la première puissance de la planète pour relever les vastes défis de l’après Guerre froide.

Mourad Haddak